BRICS 2024 : le bloc en expansion peut-il réellement défier la domination occidentale ?

BRICS 2024 : le bloc en expansion peut-il réellement défier la domination occidentale ?
Dionysis Partsinevelos
24 oct. 2024, 21:49 PM
  • Les BRICS visent à réduire leur dépendance aux systèmes financiers occidentaux mais manquent d’alternatives concrètes au dollar.
  • Les divisions internes limitent la position unifiée des BRICS sur des questions comme la guerre en Ukraine.
  • Le sommet renforce diplomatiquement la Russie mais révèle les limites des ambitions des BRICS.

Alors que le monde observe les derniers changements dans les alliances mondiales, le sommet des BRICS de 2024 à Kazan, en Russie, se démarque.

Il ne s’agit pas simplement d’un autre rassemblement de diplomates et de dirigeants mondiaux : c’est une vitrine de la frustration croissante à l’égard d’un système dominé par l’Occident qui, selon de nombreux pays, ne sert plus leurs intérêts.

Avec de nouveaux membres comme l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, les BRICS représentent désormais près de la moitié de la population mondiale.

Pour le président russe Vladimir Poutine, le sommet a été l’occasion de démontrer que, malgré les sanctions et les tensions géopolitiques, la Russie reste connectée aux principaux acteurs mondiaux.

Pendant ce temps, pour d’autres membres du BRICS, c’est une opportunité d’explorer des alternatives au système économique dominé par l’Occident et de renforcer leurs propres positions sur la scène mondiale.

Le nombre croissant de membres et les ambitions des BRICS révèlent un désir de changement, même si le chemin pour y parvenir reste incertain.

Pourquoi le sommet des BRICS de 2024 est important

Créés en 2009, les BRICS réunissaient à l’origine le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud au sein d’une coalition d’économies émergentes visant à défier l’influence des institutions dirigées par l’Occident comme le FMI et la Banque mondiale.

Le sommet de 2024 est le premier depuis que les BRICS se sont élargis pour inclure cinq pays supplémentaires, avec plus de 30 nations qui auraient exprimé leur intérêt à les rejoindre.

La réunion, qui s’est tenue dans la ville de Kazan, a réuni des dirigeants et des représentants de 36 pays, un signal clair que la Russie reste connectée sur la scène mondiale malgré les sanctions occidentales et son isolement économique.

Pour la Russie, accueillir le sommet était une opportunité de contrer le discours d’isolement qui fait suite à son invasion de l’Ukraine en 2022.

Le président Vladimir Poutine a profité de l’occasion pour souligner le rôle des BRICS dans la création d’un « nouvel ordre mondial » qui défie l’hégémonie occidentale.

Il a critiqué les « méthodes perverses » de l’Occident, notamment les sanctions et la coercition économique, qui, selon lui, ont exacerbé les conflits mondiaux.

Dans ce contexte, le sommet a fourni à la Russie une plateforme pour montrer qu’elle dispose toujours d’alliés clés, même si elle reste coupée de nombreux forums occidentaux comme le G20.

Bien que le bloc BRICS représente environ 35 % de la production économique mondiale, sa capacité à agir comme un contrepoids cohérent reste sujette à caution.

La Déclaration de Kazan, un document en 134 points résumant les résultats du sommet, aborde de nombreuses questions mais ne mentionne la guerre en Ukraine qu'une seule fois, appelant à l'adhésion aux principes de l'ONU plutôt que de faire écho au point de vue de la Russie.

Cette neutralité met en évidence une limitation essentielle : les divisions internes du groupe empêchent une position unifiée sur l’un des conflits géopolitiques les plus importants de notre époque.

Les BRICS peuvent-ils réellement s’affranchir du dollar ?

L’un des thèmes centraux du sommet de Kazan était la volonté d’obtenir l’indépendance financière vis-à-vis des systèmes dominés par l’Occident, comme le dollar américain et le réseau de paiement SWIFT.

Depuis qu’elle a été exclue du réseau SWIFT en 2022, la Russie souhaite développer des alternatives qui pourraient lui permettre de commercer avec ses partenaires tout en contournant les sanctions occidentales.

Mais malgré la rhétorique, les BRICS n’ont pas encore proposé de plan clair pour remplacer le dollar dans le commerce mondial.

Alors que la Chine encourage l’utilisation des monnaies locales pour les échanges bilatéraux et que la Russie défend l’idée d’un système de paiement spécifique aux BRICS, la voie à suivre reste incertaine.

Des experts comme Mario Holzner, de l’Institut de Vienne pour les études économiques internationales, notent que de tels systèmes fonctionneront probablement à un niveau faible et ne parviendront pas à changer la donne.

La dépendance au dollar reste importante, avec 59 % des réserves de change mondiales toujours détenues en actifs en dollars, même si ce chiffre est en baisse par rapport aux 70 % de 1999.

Cela soulève des questions sur le réalisme des ambitions des BRICS. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a proposé l'année dernière une monnaie commune aux BRICS, mais le scepticisme reste élevé.

Le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, a ouvertement douté de la faisabilité d’une telle monnaie.

Au lieu de cela, le groupe semble davantage se concentrer sur l’utilisation des monnaies nationales pour réduire l’exposition aux fluctuations du dollar – une stratégie qui peut offrir des gains à court terme mais qui n’a pas le pouvoir de transformation nécessaire pour détrôner le dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Une victoire diplomatique ou une opportunité manquée ?

Malgré ces défis, le sommet de Kazan n’a pas été dénué de succès diplomatiques.

La présence du président turc Recep Tayyip Erdogan, dont le pays est membre de l’OTAN, a souligné l’attrait croissant des BRICS au-delà de leur sphère traditionnelle.

Pendant ce temps, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a assisté au sommet et a eu des discussions avec Poutine, malgré les critiques de l'Ukraine.

Ce type de participation suggère que les BRICS deviennent une plateforme importante pour le dialogue international, offrant aux pays un moyen de couvrir leurs paris dans un monde de plus en plus multipolaire.

Le sommet a cependant aussi mis en lumière des contradictions internes. Alors que la Russie et la Chine cherchent à promouvoir un programme plus ouvertement anti-occidental, des membres comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud se montrent moins conflictuels.

Ces pays ont maintenu des liens forts avec les États-Unis et l’Europe, même s’ils explorent une coopération économique avec la Russie et la Chine.

Par exemple, l’Inde a continué d’acheter du pétrole russe à prix réduit, bénéficiant ainsi de prix plus bas tout en évitant de s’aligner ouvertement sur le discours de guerre de Moscou.

Cette tension au sein des BRICS complique les efforts visant à présenter un front unifié.

Comme l’a souligné Mo Ibrahim, un homme d’affaires soudanais-britannique, lors du sommet, de nombreux pays voient les BRICS comme un moyen de gagner une voix dans les affaires mondiales traditionnellement dominées par des institutions de l’après-Seconde Guerre mondiale comme le FMI et la Banque mondiale.

Toutefois, l’absence de consensus sur des questions clés, comme la guerre en Ukraine, souligne les difficultés à élaborer une stratégie cohérente.

Plus d'écorce que de morsure ?

Le sommet des BRICS de 2024 pourrait être un triomphe diplomatique en termes de participation, mais son véritable impact reste une question de fond plutôt que de style.

À première vue, l’alliance reflète un changement global : les pays qui devaient autrefois s’aligner sur Washington ou Pékin voient désormais l’opportunité de tracer leur propre voie.

L’attrait des BRICS réside dans la promesse d’un monde où les économies émergentes peuvent exercer une plus grande influence sur les normes et les règles mondiales.

Pourtant, sous les gros titres, les divisions internes et les projets vagues des BRICS révèlent un club plus ambitieux que révolutionnaire.

Le sommet de Kazan a mis en évidence les ambitions mais n’a pas apporté les réformes structurelles nécessaires pour remodeler la finance mondiale de manière significative.

Même les alternatives au dollar, dont on parle beaucoup, restent davantage du domaine des paroles que des actes.

Si l’expansion du bloc est impressionnante, elle implique également de gérer un éventail plus large d’intérêts, ce qui pourrait ralentir les progrès vers une véritable intégration économique.

Pour la Russie, le sommet de Kazan a été l’occasion de montrer qu’elle n’est pas isolée, mais cela ne signifie pas que le pays est en train de gagner.

Les mêmes sanctions qui ont rendu les BRICS plus attractifs pour de nouveaux membres potentiels soulignent également les limites auxquelles Moscou est confrontée.

Le succès symbolique du sommet masque une vérité plus profonde : même si les BRICS gagnent de nouveaux membres, ils restent un forum où les griefs envers l’Occident sont plus partagés qu’ils ne sont abordés avec des solutions concrètes.

En fin de compte, même si les BRICS constituent une force croissante, ils ne constituent pas encore un élément révolutionnaire.

Son expansion répond au désir d’alternatives, mais les outils pour construire un nouvel ordre mondial font toujours défaut.

Pour l’instant, le bloc constitue une soupape de pression utile pour les pays qui se méfient de l’influence occidentale, mais ne peut pas la remplacer.

Le véritable test pour les BRICS sera de savoir s’ils parviendront à transformer leur large adhésion et leur rhétorique ambitieuse en une véritable alternative capable de modifier l’équilibre des pouvoirs mondiaux. D’ici là, ils restent un acteur à surveiller, mais pas encore le poids lourd qu’ils aspirent à devenir.