Blocus d'Hormuz et frappes iraniennes : l'économie du Moyen‑Orient à la croisée des chemins

  • Le blocus du détroit d'Hormuz menace 20 % du pétrole mondial et 85 % des importations alimentaires du Golfe.
  • Le Qatar et le Koweït s'exposent à des contractions du PIB de 14 %, pires que tout ce qui a été observé depuis la guerre du Golfe.
  • L'Arabie saoudite et Oman émergent comme des gagnants inattendus, tandis que Bahreïn risque une crise budgétaire majeure.

Le Golfe arabe abrite six petits États qui détiennent ensemble environ un tiers des réserves prouvées de pétrole mondiales.

Aujourd'hui, ils sont plus vulnérables qu'à tout moment depuis la guerre du Golfe de 1991.

Pendant des décennies, la richesse pétrolière a alimenté leur transformation. Les pétrodollars ont transformé des avant-postes désertiques en centres mondiaux de la finance, du tourisme et de la logistique.

Mais la guerre en cours avec l'Iran a mis en lumière à quel point cette modernisation dépend encore d'un goulot d'étranglement étroit : le détroit d'Hormuz, un passage large de 33 kilomètres par lequel près d'un cinquième du pétrole mondial transite chaque jour.

Bâtis sur le pétrole, en quête de diversification

La vulnérabilité du Golfe commence par sa structure économique.

Le PIB total de la région était estimé à $2.37 trillion en 2025, la classant dixième au niveau mondial, l'Arabie saoudite représentant à elle seule plus de la moitié de la production totale.

Le pétrole et le gaz représentent encore environ 30 % du PIB et entre 50 % et 85 % des recettes publiques à travers le bloc.

Au cours de la dernière décennie, chaque gouvernement du Golfe a tenté de se désengager de cette dépendance. Les Émirats arabes unis ont fait de Dubaï un hub mondial de l'aviation et de la finance.

Le Qatar est devenu le premier exportateur mondial de GNL. L'Arabie saoudite a lancé Vision 2030, misant sur le tourisme, le divertissement et l'industrie manufacturière.

En conséquence, les secteurs hors pétrole représentent désormais environ 70 % du PIB réel, contre seulement 32 % en 2022.

Mais la diversification demande des décennies pour devenir structurelle — et les nouveaux secteurs axés sur les services sont ceux les plus exposés à l'instabilité géopolitique.

Six pays, des positions de départ très différentes

Le Qatar est le plus riche par habitant, à 76 689 $ par personne, plus riche que la Suisse.

Son économie est essentiellement une gigantesque machine d'exportation de GNL, ce qui l'a rendu extraordinairement prospère en temps de paix.

Mais pratiquement tout transite par le détroit d'Hormuz, et il n'existe pas de plan B pour ses exportations.

Le Koweït abordait déjà cette crise affaibli, ayant subi une contraction de 2,6 % en 2024 avant le premier coup de feu.

Bahreïn est le plus fragile sur le plan fiscal, avec une dette publique équivalente à 146 % du PIB et un déficit budgétaire de l'ordre de 10 %.

Les Émirats arabes unis sont le pays le plus diversifié économiquement de la région, avec des routes d'exportation alternatives et une économie de services qui croissait de 4 % avant la guerre.

L'Arabie saoudite reste l'ancre, avec une économie de $1.08 trillion et des ports sur la mer Rouge capables de recevoir des marchandises via le canal de Suez, contournant totalement Hormuz.

Oman, situé en dehors du Golfe Persique, émerge comme un atout logistique inattendu car ses ports restent accessibles sans passer par le détroit.

Pourquoi le détroit est‑il si dangereux ?

Le détroit d'Hormuz n'est pas qu'une route pétrolière. C'est le cordon ombilical du Golfe dans les deux sens.

Le pétrole et le gaz sortent, les denrées alimentaires et les intrants industriels entrent.

La région importe 85 % de sa nourriture, et les stocks actuels tiendraient quatre à six mois, ce qui peut sembler confortable, la reconstitution des stocks étant prise en compte.

La reconstitution nécessite la réouverture du détroit d'Hormuz, le fonctionnement des ports et la normalisation des marchés d'assurance maritime.

L'Iran comprend ce levier.

En bloquant le détroit et en ciblant simultanément des raffineries, des banques et des bureaux régionaux de sociétés technologiques américaines, Téhéran exerce une pression économique maximale tout en signalant à Washington que le coût d'une escalade serait mondial.

Des analystes de Goldman Sachs suggèrent que si le détroit d'Hormuz restait fermé jusqu'en avril, les contractions du PIB pourraient atteindre −14 % pour le Qatar et le Koweït, −5 % pour les Émirats arabes unis et −3 % pour l'Arabie saoudite.

La pire contraction du Golfe liée au Covid était d'environ 6 %.

Une contraction de −14 % pour le Qatar constituerait son plus fort recul depuis le début des années 1990.

Ce qui se détériore en ce moment

Les cascades industrielles sont déjà visibles.

QatarEnergy a arrêté la production d'aluminium, de polymères et de méthanol après que deux installations majeures ont été touchées début mars.

Les compagnies aériennes des Émirats arabes unis fonctionnent à 45 % de leur capacité d'avant‑guerre. Le secteur aérien qatari est à 11 %. Le tourisme s'est arrêté.

À Bahreïn, les recettes pétrolières et aluminium, qui financent ensemble les deux tiers du budget du pays, sont toutes deux à l'arrêt.

L'inflation des prix alimentaires génère déjà des tensions politiques, le Qatar ayant ordonné la fermeture de plusieurs importateurs surpris à augmenter fortement leurs prix.

Un contrepoids partiel existe. Le brut Brent a atteint $103 per barrel à la mi‑mars.

Des prix pétroliers plus élevés aident les pays qui peuvent encore exporter, principalement l'Arabie saoudite, dont le déficit fiscal pourrait être inférieur à sa prévision d'avant‑guerre de 3,3 % si les volumes d'exportation se maintiennent.

Des coussins qui tiendront, d'autres non

Le principal avantage structurel du Golfe est sa richesse souveraine.

L'Abu Dhabi Investment Authority des Émirats arabes unis et le Public Investment Fund de l'Arabie saoudite comptent parmi les plus grands au monde, et le Qatar et le Koweït détiennent d'énormes actifs externes par rapport à leur PIB.

Cela donne aux gouvernements la capacité de maintenir les dépenses pendant des années, à condition que la guerre ne s'enlise pas.

Bahreïn est le maillon faible. Aucun coussin de richesse souveraine, une dette à 146 % du PIB, et ses deux principales sources de recettes sont simultanément hors service.

Sans un soutien financier direct de l'Arabie saoudite, qui est déjà intervenu par le passé, Bahreïn fait face à une véritable urgence budgétaire en l'espace de quelques mois.

Les marchés obligataires n'intègrent pas encore la catastrophe, mais les analystes sont clairs : un conflit prolongé changerait la donne.

Et ensuite ?

Le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a déclaré que Hormuz restera fermé tant que le conflit se poursuivra, supprimant la possibilité d'une résolution rapide.

Trois issues sont déjà en train de se dessiner.

L'Arabie saoudite consolide son rôle de plateforme logistique du Golfe, ses investissements dans les infrastructures rapportant soudain des dividendes stratégiques.

Oman devient un nœud de distribution critique pour les marchandises entrant dans la région élargie.

Et chaque gouvernement accélère son agenda de sécurité alimentaire, la production locale étant désormais traitée comme une priorité nationale plutôt qu'une réflexion après coup.

Pour les investisseurs, le tableau à court terme est douloureux. Pour les patients, l'après‑crise générera une forte vague de dépenses sur les axes terrestres, les réseaux ferroviaires, la production alimentaire et la résilience énergétique.

Le projet de chemin de fer du Golfe de $250 billion, qui doit relier les six nations d'ici 2030, est ainsi passé d'un plan ambitieux à une nécessité urgente.

Le Golfe s'est déjà reconstruit, après 1991, après l'effondrement des prix du pétrole en 2014, après le Covid. Mais chaque crise réécrit les priorités de la région.

Cette fois, la leçon est qu'aucun niveau de modernisation économique ne vous protège totalement lorsque l'eau qui vous entoure peut être transformée en arme.