L'économie espagnole peut-elle enseigner à l'Europe comment réussir ?

L'économie espagnole peut-elle enseigner à l'Europe comment réussir ?
Dionysis Partsinevelos
16 déc. 2024, 09:52 AM
  • L’Espagne est en tête des économies de l’OCDE en 2024, avec une croissance du PIB de 3 % et 1,8 million de nouveaux emplois depuis 2019.
  • Le succès découle des réformes du travail et des finances, des exportations de services et de la croissance de la main-d’œuvre due à l’immigration.
  • Des défis demeurent en matière d’offre de logements et d’investissement privé, mais le modèle espagnol offre des leçons à l’Europe.

L'économie espagnole est en plein essor, 2024 marquant l'une de ses meilleures années de l'histoire récente.

Sa croissance devrait atteindre 3 %, soit près de quatre fois la moyenne de la zone euro.

Le marché du travail a créé 1,8 million d'emplois depuis 2019, les rendements obligataires sont tombés en dessous de ceux de la France pour la première fois depuis 2007 et l'inflation s'est refroidie à des niveaux gérables.

L’Espagne est désormais considérée comme l’économie de l’OCDE qui a le mieux performé cette année. Cette transformation est particulièrement frappante pour une nation qui était autrefois synonyme de crise économique.

Comment l’Espagne a-t-elle réussi à renverser la situation et que peut l’Europe apprendre de cela ?

Une reprise fondée sur les réformes

Le succès actuel de l’Espagne est principalement le résultat des réformes structurelles menées après la crise financière d’il y a dix ans.

Les ajustements du marché du travail ont permis une plus grande flexibilité dans les renégociations de contrats et ont réduit l’abus de l’emploi temporaire. Ces réformes ont encouragé les entreprises à investir dans le personnel permanent, favorisant ainsi la stabilité de l’emploi.

Les réformes du secteur financier ont également joué un rôle crucial. La consolidation des banques après la crise de 2008 a stabilisé le système financier, ce qui a renforcé la confiance des investisseurs.

De plus, les politiques promouvant les énergies renouvelables, telles que l’abolition de la « taxe solaire », ont stimulé un boom des énergies vertes, alignant l’Espagne sur les secteurs tournés vers l’avenir.

Ces changements de politique ont jeté les bases d’une croissance constante du PIB, l’économie s’étant développée à un rythme annuel de 3 % entre 2015 et 2019.

Si la pandémie a temporairement interrompu cette progression, l’Espagne s’est depuis redressée et surpasse désormais les plus grandes économies européennes comme l’Allemagne et la France.

Ce sont les services, et non la fabrication, qui ouvrent la voie

L’un des principaux moteurs de la croissance espagnole est son passage de la fabrication traditionnelle aux services.

La production industrielle est restée stagnante, même si elle a été moins affectée par les coûts élevés de l’énergie qu’en Allemagne.

Dans le même temps, les exportations de services ont explosé, en particulier dans les domaines de la technologie, du conseil et de l’ingénierie.

Pour la première fois pendant la pandémie, les exportations de services non touristiques ont dépassé les revenus du tourisme.

Le tourisme reste bien sûr vital pour l'économie espagnole. Le secteur est en plein essor avec un nombre attendu de 90 millions de visiteurs en 2024, établissant un record.

Cependant, la dépendance au tourisme a suscité des inquiétudes quant à la durabilité, les prix de l'immobilier augmentant et la « phobie du tourisme » devenant plus répandue parmi les habitants.

Immigration et force du marché du travail

L’approche ouverte de l’Espagne en matière d’immigration a été un autre moteur de croissance.

La population du pays a augmenté de 1,5 million depuis 2019, la quasi-totalité des nouveaux arrivants étant des immigrants, principalement d'Amérique latine.

Cet afflux a comblé des lacunes critiques sur le marché du travail, en particulier dans le secteur de l’hôtellerie, où un quart de la main-d’œuvre est née à l’étranger.

L’immigration a également stimulé la production économique. Alors que le PIB est 7 % plus élevé qu’en 2019, il n’est que 3 % plus élevé par habitant, ce qui reflète le rôle démesuré des nouveaux arrivants dans la croissance globale.

Le chômage est néanmoins tombé à 11 %, son niveau le plus bas depuis plus d’une décennie.

Malgré ces gains, les inégalités de revenus persistent. Les salaires réels de nombreuses familles restent inférieurs aux niveaux d’avant 2019 et ce n’est que récemment que les salaires moyens ont commencé à augmenter.

Néanmoins, les augmentations du salaire minimum sous le Premier ministre Pedro Sánchez ont permis d’augmenter les revenus des travailleurs à bas salaires plus rapidement que la moyenne nationale.

L'économie espagnole : risques et goulots d'étranglement

L’économie espagnole n’est pas au beau fixe. Les investissements privés restent inférieurs à leur niveau de 2019, en partie en raison de l’hésitation des entreprises face aux fréquents changements fiscaux et aux réglementations du travail.

La décision du gouvernement d’étendre les taxes d’urgence sur les banques et les sociétés énergétiques a alimenté les inquiétudes quant à l’étouffement de l’offre de crédit et au découragement des investissements.

Le logement est un autre problème urgent. L’immigration et le secteur touristique en plein essor ont fait grimper les prix de l’immobilier, créant un goulot d’étranglement qui pourrait limiter la croissance future.

Sans efforts importants pour augmenter l’offre de logements, le pays risque d’aggraver les inégalités et de perdre son avantage concurrentiel pour attirer les talents.

Enfin, l’instabilité politique est également un problème. Le gouvernement minoritaire espagnol, qui s’appuie sur une coalition de partis de gauche et nationalistes, rencontre des difficultés pour faire adopter des réformes.

Alors que des politiques comme les fonds Next Generation EU ont stimulé l’investissement public, le maintien d’une croissance à long terme nécessitera une nouvelle attention aux améliorations structurelles, en particulier dans l’éducation et l’innovation.

Que peut l’Europe apprendre de l’Espagne ?

Le récent succès de l’Espagne remet en question la croyance selon laquelle l’Europe est vouée à la stagnation économique et offre des leçons précieuses à d’autres pays.

La première leçon est de donner la priorité aux exportations de services. En se concentrant sur des secteurs à forte valeur ajoutée comme la technologie et l’ingénierie, l’Espagne a réussi à diversifier son économie au-delà du tourisme et de la fabrication.

Les pays fortement dépendants des industries traditionnelles pourraient bénéficier d’un virage similaire.

Deuxièmement, l’accueil des immigrants s’est avéré efficace pour combler les pénuries de main-d’œuvre et stimuler la production économique.

Les politiques d’ouverture de l’Espagne offrent un modèle aux pays à population vieillissante, les encourageant à reconsidérer les politiques restrictives qui limitent la croissance de la main-d’œuvre.

Enfin, l’expérience espagnole souligne le potentiel transformateur des réformes structurelles.

L’impact à long terme de ses réformes du système financier et du travail démontre l’importance d’une politique proactive.

Associées à des politiques prospectives dans les domaines de l’énergie et de la technologie, ces réformes peuvent conduire à des progrès économiques substantiels.

L’histoire de succès de l’Espagne offre un modèle pour surmonter les défis économiques grâce à la diversification, à l’ouverture et à la réforme.

Les économies de la zone euro doivent peut-être accorder plus d’attention à la stratégie du pays, car rester immobile n’est plus une option.