La baisse du dollar américain soulève une question : l'euro, peut-il devenir la prochaine monnaie de réserve mondiale ?

  • Le dollar a chuté de près de 10 % cette année, suscitant des inquiétudes chez les investisseurs.
  • Les politiques commerciales et les menaces de dette de Trump accélèrent la dédollarisation.
  • L'euro gagne du terrain, les investisseurs étant à la recherche de la prochaine monnaie refuge.

Le dollar américain est l'ancre du système financier mondial depuis des décennies. Mais ces dernières semaines, le comportement des marchés a commencé à raconter une histoire différente.

Alors que le président Donald Trump continue de redoubler d'efforts en matière de taxes douanières et de menaces politiques, les capitaux commencent à se diriger ailleurs.

Ce qui était autrefois considéré comme une monnaie de refuge est maintenant perçue comme un problème. Alors que les investisseurs perdent confiance dans le dollar, l'euro évolue dans le sens inverse.

On ne voit généralement cela qu'en temps de guerre ou de crise financière. Mais aujourd'hui, des discussions sérieuses émergent quant à la possibilité réaliste de remplacer le dollar américain comme monnaie de réserve mondiale.

Que vient-il de se passer avec le dollar américain ?

Vendredi 11 avril, le dollar américain a atteint son plus bas niveau en trois ans face à un panier de grandes devises.

Il a chuté de près de 10 % depuis le début de l'année. L'euro a gagné 9 % depuis la fin du mois de février, atteignant 1,14 $. Les traders qualifient ce mouvement de l'un des plus brusques sur les marchés des changes depuis 2008.

Le marché boursier n'a pas mieux résisté. La tendance à « vendre l'Amérique » a pris de l'ampleur ces dernières semaines. Près de 5 000 milliards $ ont été effacés des valorisations des actions américaines au cours de cette période.

Le marché obligataire, habituellement un refuge sûr en période de volatilité, ne se comporte plus comme tel.

Le rendement des bons du Trésor américain à 30 ans a bondi de 4,4 % à 4,8 % en une seule semaine, soit la plus forte hausse depuis 1982.

Ce n'est pas une correction de marché normale. C'est un moment rare où les actions américaines et les bons du Trésor chutent simultanément.

Cela n'arrive généralement que lorsque les investisseurs commencent à perdre confiance dans le système lui-même.

Pourquoi cette vente massive est-elle différente des précédentes ?

Le déclencheur a été les soi-disantes mesures sur les taxes douanières du « Jour de la Libération » de Trump. Mais la réaction a largement dépassé les préoccupations à court terme.

Ce qui se déroule actuellement est une réévaluation plus large du rôle du dollar dans l'économie mondiale. D'autres le décrivent comme une « dédollarisation ».

Les achats de dette américaine par les étrangers sont devenus négatifs en janvier pour la deuxième fois en quatre ans.

Les banques centrales commencent à diversifier leurs avoirs. Les investisseurs se tournent vers l'euro, le yen, l'or et le franc suisse. Même le Canada et l'Australie connaissent une légère augmentation de la demande de leurs devises.

Christine Lagarde, présidente de la Banque Centrale Européenne, a déclaré cette semaine que l'Europe devait être prête à tout, y compris à des scénarios où l'accès au dollar serait restreint ou la confiance dans les engagements américains s'affaiblirait.

Son message aux dirigeants européens était sans détour : arrêtez d’attendre.

Trump, a-t-il accéléré le déclin ?

Oui. Ce qu'on appelait autrefois le « privilège exorbitant » des États-Unis, c'est-à-dire la capacité d'emprunter à bon marché parce que le monde veut votre monnaie, commence maintenant à ressembler davantage à un passif.

La guerre commerciale de Trump a ciblé aussi bien les alliés que les adversaires. Il a laissé entendre qu'il pourrait faire défaut sur une partie de la dette nationale de 34 000 milliards $.

Certains conseillers souhaiteraient apparemment convertir les bons du Trésor à court terme en obligations à 100 ans, avec des taxes supplémentaires pour les détenteurs étrangers. D'autres parlent ouvertement d'une version moderne de l'accord de Plaza pour dévaluer le dollar de force.

C'est une politique de la corde raide économique. Et les marchés réagissent en conséquence.

Mark Sobel, ancien responsable du Trésor américain, affirme que s'il n'existe aujourd'hui aucune alternative viable au dollar, Trump sape les fondements institutionnels qui ont permis sa domination.

Le monde ne présume plus que les États-Unis agiront de manière responsable en cas de crise. C'est nouveau.

L'euro, peut-il combler le fossé ?

Pour qu'une autre monnaie puisse détrôner le dollar, quelques conditions doivent être remplies, du moins en théorie. L'un des exemples les plus importants est de fonctionner comme la principale monnaie de réserve de change mondiale.

Actuellement, l'euro représente environ 20 % des réserves mondiales de change. Ce chiffre n'a guère évolué en une décennie. Le dollar américain représente toujours près de 60 %.

Parallèlement, il existe un écart important entre les marchés obligataires européens et américains. Le marché des bons du Trésor américain représente 28,6 billions $.

L'encours total de la dette publique de la zone euro avoisine les 13 000 milliards d'euros, et seuls 4 000 milliards d'euros répondent aux critères de sécurité des banques centrales.

De plus, il n'existe pas de marché unifié des euro-obligations. Les opérations bancaires transfrontalières au sein de l'UE restent inefficaces. Et en période de crise, c'est toujours la Fed qui fournit des liquidités mondiales par le biais de lignes de swap.

Néanmoins, il pourrait encore y avoir de l'espoir pour l'Europe. La récente vigueur de l'euro a été soutenue par un réalignement de la politique européenne.

L'Allemagne assouplit ses règles budgétaires. L'UE prévoit de dépenser plus de 800 milliards d'euros pour la défense d'ici 2030. Cela donnerait un sentiment de légitimité à l'euro.

Si elle était mise en œuvre, cette mesure créerait davantage d'actifs libellés en euros que le monde pourrait détenir. Elle approfondirait également les marchés de capitaux de la zone euro, qui ont toujours été trop fragmentés pour rivaliser avec les bons du Trésor américain.

Donc, même si l'euro progresse, il n'est pas prêt à prendre le relais. Du moins pas encore.

Quel est le plan pour l'euro ?

Le dollar ne va pas disparaître du système mondial. Il sous-tend toujours le commerce de l'énergie, les marchés de la dette mondiale et les réserves des banques centrales.

Mais il n'est plus seul. Nous nous dirigeons vers un ordre financier plus fragmenté et multipolaire.

L'euro est le challenger le plus probable, mais il a besoin d'un soutien politique et d'une stratégie cohérente.

Plusieurs économistes de premier plan ont exposé ce que l'Europe devrait faire. L'élargissement du stock d'actifs sûrs libellés en euros est une première étape essentielle.

Ensuite, l'UE doit mettre en place des réseaux de swaps en euros qui reproduisent les prêts d'urgence de la Fed aux banques étrangères, et encourager une plus grande facturation des échanges en euros, notamment dans le secteur des énergies vertes et des minéraux critiques.

Lagarde a fait écho à cette vision, affirmant que l'euro peut devenir la monnaie de la transition verte.

Il ne s'agit pas seulement d'image de marque. Il s'agit de créer une nouvelle base de valeur, tout comme le pétrole l'a fait pour le dollar. Déjà, la plupart des obligations vertes dans le monde sont libellées en euros.

Si l'Europe peut facturer une plus grande part des technologies et des infrastructures propres mondiales en euros, son rôle pourrait croître naturellement. Peut-être pas au point de dépasser le dollar, mais en réduisant la dépendance excessive du monde à son égard.

Un scénario probable

Oui, le dollar américain perd lentement les conditions qui soutiennent son statut de monnaie de réserve. Et non, aucune autre monnaie n'est encore prête à le remplacer.

Ce que nous observons n'est pas un effondrement brutal, mais une transition progressive vers un système de réserves multipolaire.

Il s'agit d'un système où l'euro gagne du terrain dans le commerce européen et la finance verte.

Le renminbi continue d'étendre son influence à travers les économies de la Ceinture et de la Route. Enfin, le yen, le franc suisse, le dollar canadien et le dollar australien servent leurs régions et fonctions respectives au sein du système.